Sa course à la démocratisation des services cloud a placé Amazon Web Services devant tout le monde depuis le début. C’est-à-dire depuis que cette activité a été détachée en 2002 de celle du mega distributeur en ligne Amazon, sa maison mère, et le lancement en 2006 de ses produits phares, les services de stockage S3 et de calcul EC2. C’est toujours le cas. AWS s’est rapidement mué en une entreprise qui transformait fondamentalement l’industrie informatique en se taillant une position de leader sur ce marché. Il conserve cette avance sur le 3ème trimestre 2020, avec une part de marché, 33%, presque deux fois plus importante que les 18% de son premier rival, Microsoft, selon Synergy Research. Comme pour toute entreprise, le succès du cloud d’Amazon vient d’une confluence de facteurs : un bon timing, une technologie solide et une maison mère ayant suffisamment de ressources pour effectuer très tôt des investissements très importants. D’autres facteurs y ont aussi contribué, notamment un focus client constant, une trajectoire concurrentielle implacable et un engagement non démenti sur la technologie qu’il développe et utilise. Celui-ci s’est traduit par la mise à disposition publique de ses propres services. C’est ce qu’Amazon a fait avec pratiquement tous les produits AWS lancés depuis S3 et EC2.

Il est indéniable que l’ascendant pris par Amazon dès le premier jour lui a donné une longueur d’avance de six ans sur son concurrent le plus proche, Microsoft. Ces années n’ont pas seulement aidé à positionner AWS comme le principal fournisseur de services de cloud computing dans les esprits. Elles ont également apporté au fournisseur des années de retour d’expérience pour analyser et mieux servir sa clientèle de développeurs de logiciels, d’ingénieurs et d’architectes. « Ils ont inventé le marché, le concept de cloud public n’existait pas avant cela », rappelle Dave Bartoletti, vice-président et analyste principal du cabinet d’études Forrester. « Nous louons des services informatiques depuis 30 ou 40 ans. En réalité, ce qu’a fait AWS, c’est établir que, dans le cadre d’un environnement d’entreprise, un développeur ou un informaticien puisse aller sur un service externe et démarrer un serveur avec une carte de crédit pour faire de l’informatique ailleurs ». Comme le note M. Bartoletti, AWS n’a pas seulement été le premier sur le marché, il a aussi bénéficié des poches pleines de sa maison mère, ce qui lui a permis de mettre à distance la concurrence. « Ils ont dépensé beaucoup plus que leurs rivaux », assène-t-il.

Une relation spéciale avec Amazon

Cela étant dit, il ne suffit pas d’être premier pour prendre la tête d’un marché comme AWS l’a fait. Les fondateurs de Netscape en savent quelque chose. « Les pionniers n’ont pas toujours l’avantage », souligne Deepak Mohan, directeur de recherche pour les services d’infrastructure cloud chez IDC. Il fait remarquer qu’AWS a été particulièrement rigoureux dans la création et la mise sur le marché de produits. « Etre une entreprise de haute qualité, fournir un produit de haute qualité et être réactif face aux besoins des clients, tout cela joue un rôle tout aussi important ». Pour Deepak Mohan, la capacité supérieure d’Amazon à utiliser sa propre technologie a été clé dans son succès, dans la mesure où la division cloud a dû faire face et résoudre les défis technologiques importants qu’affrontait Amazon dans sa spectaculaire montée en puissance à la suite de l’éclatement de la bulle Internet. « Il faut prendre en compte la relation entre AWS et le groupe d’e-commerce Amazon », estime Ed Anderson, VP analyste chez Gartner. Le cabinet présente clairement AWS comme un leader dans son dernier Magic Quadrant « Cloud Infrastructure et Platform Services ». 

Exactement comme les clients de Google Cloud veulent aujourd’hui « fonctionner comme Google », les tout premiers clients d’AWS ont voulu tirer profit de la technologie qui permettait à Amazon de se transformer aussi vite en géant du e-commerce. « L’une des caractéristiques d’AWS a été sa technicité et ses capacités », estime Ed Anderson. « Et vraiment s’orienter vers ce public qui développait, mettait en oeuvre, bâtissait l’architecture. En conséquence, l’équipe de vente est très technique et capable d’avoir ce genre de conversations, ce qui signifie que l’expérience des clients est vraiment fluide ». 

 

L’obsession du client

C’est l’attention aux besoins des clients qui a longtemps été une caractéristique de la proposition de valeur d’AWS, même s’ils n’ont pas toujours raisons. Jeff Bezos, fondateur et CEO d’Amazon a écrit en 2016 dans une lettre à ses actionnaires : « Les clients sont toujours magnifiquement, merveilleusement insatisfaits, même lorsqu’ils se disent heureux et que les affaires vont bien. Même lorsqu’ils ne le savent pas encore, les clients veulent quelque chose de mieux, et votre désir de les enchanter vous poussera à inventer en leur nom. » C’est cette attention à ce que les clients veulent – et ne savent pas encore ce qu’ils veulent, pour paraphraser Steve Jobs, à travers Henry Ford – qui a été codifiée dans les principes de leadership d’Amazon. 

« Les leaders commencent avec le client et travaillent à rebours. Ils travaillent vigoureusement pour gagner et conserver la confiance des clients. Bien que les dirigeants prêtent attention aux concurrents, ils sont obsédés par les clients », déclarent les principes de leadership d’Amazon. C’est une valeur que je vois maintes fois exposée chez AWS», observe Ed Anderson de Gartner. « Cette attention aux exigences des clients et les besoins de ceux qui construisent, développeurs et architectes, c’est ce qui a priorisé les fonctionnalités qu’ils ont construites ». Dave Bartoletti de Forrester renchérit sur ce point, estimant qu’AWS est incroyablement axé sur le client. « Tout ce qui est construit est tiré par le client », assure l’analyste. « Pour maintenir cela alors que leur importante base de clients continue à croître leur donne l’avantage de savoir ce que veulent leurs clients ». Prenons en exemple la livraison en 2019 de l’offre de cloud hybride AWS Outposts. Au lieu de s’aligner parfaitement avec la vision du monde centrée sur le cloud public d’Amazon, Outposts a répondu aux besoins des clients dans une autre sphère : leurs datacenters sur site.

Une stratégie services-first

L’une des mesures clés prises par Jeff Bezos au début du cloud computing commercial a été de formaliser la façon dont AWS créerait et exposerait ses produits à ses clients. Faisant référence à un mail interne du CEO d’Amazon du début des années 2000, l’ancien ingénieur d’Amazon et Google Steve Yegee a paraphrasé en 2011 : « Toutes les équipes exposeront désormais leurs données et fonctionnalités à travers des interfaces de service. Les équipes doivent communiquer entre elles à travers ces interfaces ». Enfin, « Quiconque ne le fera pas sera renvoyé ». Avec cette exigence, Jeff Bezos a stimulé la création d’une énorme architecture orientée services avec une logique métier et des données accessibles uniquement via des interfaces de programmation d’application (API). « A partir du moment où Bezos a donné cet ordre jusqu’au moment où je suis parti [en 2005], Amazon s’était culturellement transformé en une entreprise qui pense à tout sur un mode service-first. Celui-ci est maintenant fondamental à la façon dont ils approchent toutes conceptions, incluant la conception interne d’éléments qui pourraient ne jamais voir la lumière extérieure », écrit Yegge. L’énorme architecture orientée services avait effectivement transformé une infrastructure de vente de livres en une plate-forme informatique extensible et programmable. La librairie en ligne était devenue un cloud.

Plus de 175 services avec une multitude d’options

Tout cela a conduit à une étendue de services d’une diversité et d’une maturité sans égal, disponibles pour les clients d’AWS. Et alors qu’Amazon avait pris ses distances par rapport à la concurrence, il ne s’est pas reposé sur ses lauriers, lançant régulièrement en pionnier des services dans le cloud public, tels que le datawarehouse Redshift, le service de base de données relationnelle haute performance Aurora et la plateforme Lambda de traitement serverless basée sur les événements, après avoir développé cette dernière pour son propre assistant IA virtuel Alexa. « Certes, Google Cloud et Microsoft ont comblé l’écart mais AWS est toujours plus performant sur l’étendue des offres et sur la maturité de chaque services pris séparément », estime M. Anderson chez Gartner. « Je dirais qu’en termes de perception de marché, la plupart des clients pensent qu’Azure et AWS sont effectivement à égalité et que Google est légèrement derrière. Toutefois, en termes de capacité pure, AWS fournit une architecture et un ensemble de capacités plus matures, et son offre est plus large », affirme-t-il.

En 2019, sur sa conférence re:Invent, AWS a déclaré disposer de 175 services avec une multitude d’options et de déclinaisons dans les domaines du calcul, du stockage, des bases de données, de l’analyse, du réseau, du mobile, des outils de développement, des outils de gestion, de l’IoT, de la sécurité et applications de l’entreprise. « Sans aucun doute le leader du marché, AWS l’emporte souvent sur les fonctionnalités développeurs, en raison de la largeur de ses services résultant de son avantage de 1er arrivé », avance de son côté Nick McQuire, vice président de la recherche entreprises chez CCS Insight. « AWS a également bien opéré en transposant son échelle en bénéfices économiques pour les clients, même s’il y a des cas où le cloud peut avoir un coût prohibitif ». 

Un panel de services labyrinthiques

Tout cela a conduit à une étendue et une maturité inégalées des services disponibles pour les clients AWS. Et alors qu’Amazon a fait le saut sur la concurrence, il ne s’est pas reposé sur ses lauriers, pionnier régulièrement de nouveaux services dans le cloud public, tels que l’entrepôt de données basé sur le cloud Redshift, le service de base de données relationnelle hautes performances Aurora et l’événement Lambda, plateforme de calcul sans serveur basée sur l’IA, après avoir développé ce dernier service pour son assistant virtuel basé sur l’IA Alexa. « Oui, Google Cloud et Microsoft ont « comblé l’écart », mais AWS est toujours plus performant sur l’étendue des offres et la maturité de ces services individuels», déclare Anderson de Gartner. « Je dirais qu’en ce qui concerne la perception du marché, la plupart des clients estiment qu’Azure et AWS sont effectivement à égalité et que Google est légèrement en retard. En termes de capacité pure, cependant, AWS est une architecture et un ensemble de capacités plus matures, et l’étendue est plus large. » 

« Sans aucun doute le leader du marché, AWS gagne souvent sur les fonctionnalités des développeurs, en raison de l’étendue de ses services en raison de son avantage de premier venu», déclare Nick McQuire, vice-président de la recherche d’entreprise chez CCS Insight. «AWS a également fait du bon travail en traduisant son échelle en avantages économiques pour les clients, même si le cloud peut parfois être prohibitif. » Ce large ensemble de capacités peut également être considéré comme un inconvénient pour certains, le catalogue d’AWS représentant un labyrinthe vertigineux de services et d’options, mais ce niveau de choix s’est également révélé une excellente ressource pour les ingénieurs.

M. Bartoletti de Forrester, qui a baptisé AWS le « magasin où l’on trouve tout » dans le cloud pour les créateurs d’entreprise, souligne une différence d’approche clé. «AWS peut avoir trois à quatre services de base de données différents, et ils ne se soucient pas de celui que vous utilisez, tant que vous l’utilisez chez Amazon », note-t-il. «Traditionnellement, les vendeurs on dû en choisir un et s’en servir. Cela rend AWS difficile à concurrencer. »

Et ensuite ?

L’ère de la domination d’AWS ne montre aucun signe de ralentissement, mais la concurrence est féroce. « Microsoft a réussi à combler l’écart en se concentrant sur l’open source et en commercialisant cela dans son cloud aussi rapidement qu’AWS », rappelle M. Bartoletti. « Google travaille d’arrache-pied pour se concentrer sur l’aide aux entreprises pour migrer leurs charges de travail vers le cloud ». AWS va rester en tête un certain temps. Désormais, la capacité de l’entreprise à simplifier l’adoption de nouvelles technologies pour les entreprises par le biais de services gérés sera le test décisif de la prochaine vague d’adoption du cloud computing. Il déterminera également comment AWS se comportera face à la concurrence acharnée de Microsoft Azure et Google Cloud.

« Je pense qu’il est loin d’être certain qu’AWS dominera toujours le marché du cloud », déclare Deepak Mohan chez IDC. En même temps, l’analyste reconnaît que les concurrents ont beaucoup de rattrapage à faire. « Google est encore loin derrière, et Microsoft, bien qu’une force, a certains avantages sur le marché des entreprises», déclare Mohan. « On peut imaginer que l’écart va se réduire, mais je ne m’attends pas à des changements substantiels dans les prochaines années … Il y a un bond en termes de capacités et d’échelle qui reste à réaliser. Tout cela donne à [AWS] une position clairement dominante pour le moment. »

Comme l’a dit Warren Buffet, « Ne pariez jamais contre l’Amérique ». Et en ce qui concerne le marché du cloud public, nous avons appris qu’il serait tout aussi insensé de parier contre Amazon.